Dix ans
Le 21 mars 2003, je me suis réveillée en sursaut à six heures du matin, le coeur battant. Deux minutes plus tard, mon téléphone sonnait et ma mère m'annonçait que ma grand-mère paternelle venait de mourir. Ma grand-mère qui m'avait aimée, accompagnée, qui veillait sur moi comme sur un trésor depuis que j'étais née. J'ai eu la chance de pouvoir à mon tour l'accompagner dans ses dernières semaines. J'ai eu la chance de pouvoir lui dire à quel point je l'aimais quand elle était encore capable de m'entendre. J'ai eu la chance de pouvoir lui souhaiter bonne route et la remercier pour tout ce qu'elle m'avait donné.
Je lui ai aussi dit que j'espérais pouvoir vieillir comme elle, aussi courageuse, aussi belle et aussi chiante.
Dix ans après, le manque est toujours là. Je suis certaine qu'il ne disparaîtra pas. Mais la tristesse est plus douce, plus feutrée, presque plus enrobante. Je continue à lui parler, à garder le contact, à lui envoyer mes bonnes ondes, mon énergie. Moi qui ne crois pourtant en rien, surtout pas en une vie après la mort, je crois pourtant qu'il est primordial de continuer à prendre soin de ses morts. Que la relation peut continuer. Même si on est seul(e) à l'alimenter de façon active.
Perdre ma grand mère m'a fait passer à un autre niveau de vie. Je suis née une seconde fois au printemps 2003. Comme si on m'avait d'un coup enlevé le voile qui m'empêchait de respirer, de voir, d'entendre, comme si j'avais hérité de son incroyable énergie. Une transmission de plein de choses, évidente et brutale, je crois que c'est vraiment ça qui s'est passé.
Aujourd'hui je lui ressemble un peu. Comme elle je ne peux pas vivre sans fleurs, comme elle j'aime faire la cuisine, comme elle je rigole pour un rien, comme elle j'ai cette sensibilité à fleur de peau, toujours entre rires et larmes. Comme elle je suis fière, susceptible et entêtée. (Donc c'est déjà gagné pour être aussi chiante en vieillissant.)
Aujourd'hui ça fait dix ans, dix ans que je continue à l'aimer.
Dix ans que tous les soirs je me chante ce poème de Baudelaire pour m'endormir, comme un pansement sur ma tristesse, comme pour lui tendre la main.
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